Jean-Jacques Rousseau ou l'Austère Démocratie

AuthorStéphane Caporal
PositionProfesseur à l'Université de Saint-Étienne - Doyen Honoraire de la Faculté de Droit
Pages1-11

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Dans une lettre au marquis de Mirabeau du 26 juillet 1767, Jean-Jacques Rousseau explique que son but est de "trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l'homme [...] Si cette forme est trouvable, cherchons-la et tâchons de l'établir; si malheureusement cette forme n'est pas trouvable, et j'avoue ingénument que je crois qu'elle ne l'est pas, mon avis est qu'il faut passer à l'autre extrémité et mettre tout d'un coup l'homme autant au-dessus de la loi qu'il peut l'être, par conséquent établir le despotisme arbitraire et le plus arbitraire qu'il est possible: je voudrais que le despote pût être Dieu. En un mot, je ne vois point de milieu supportable entre la plus austère démocratie et le hobbisme le plus parfait"1.

C'est l'aveu que le projet politique du Contrat social est condamné à demeurer une construction de l'esprit ou à s'imposer par une contrainte de chaque instant à ceux-là mêmes qu'il prétend libérer. Faut-il croire avec Otto von Gierke que Rousseau a imaginé le contrat social "en prenant pour cadre les idées démocratiques de ses devanciers sur la liberté et l'égalité, et en remplissant ce cadre avec le contenu absolutiste du contrat de Hobbes"2?

Un tel jugement appelle certainement quelques nuances, peut-être d'ailleurs faudrait-il le retourner, mais il n'en reste pas moins que considéré dans sa globalité, il décrit assez correctement la logique manifestement présente dans la majeure partie de l'œuvre de Rousseau et qui domine tout particulièrement le Contrat.

En apparence, la définition rousseauiste de la démocratie se distingue assez peu de celle qu'en donnèrent en leur temps Hérodote, Aristote ou Montesquieu, dans la mesure où tous ces auteurs font appel à un critère quantitatif. D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? La démocratie est forcément le règne du plus grand nombre entendu exclusivement à l'intérieur du peuple considéré comme l'ensemble des citoyens. Écoutons Rousseau : "Le souverain peut Page 2(...) commettre le dépôt du gouvernement à tout le peuple ou à la plus grande partie du peuple, en sorte qu'il y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens simples particuliers. On donne à cette forme de gouvernement le nom de Démocratie"3.

Rappelons ce point essentiel que ce théoricien de la démocratie ne se fait aucune illusion sur la possibilité d'instituer et de maintenir une société authentiquement démocratique: "A prendre le terme dans la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut envisager que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l'on voit aisément qu'il ne saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l'administration change4 ". Mais surtout, nous devons savoir que les institutions démocratiques ne périclitent pas pour des raisons d'organisation, c'est l'imperfection de l'humaine nature qui conduit immanquablement à leur perversion. "S'il y avait un peuple de dieux, écrit Rousseau, il se gouvernerait démocratiquement"; ajoutant qu'un "gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes5".

Il n'est pas question de chercher à se représenter le plus exactement possible la pensée du Genevois et lui-même nous met en garde contre la vanité d'une telle entreprise: "Les systèmes de toute espèce sont au-dessus de moi; je n'en mets aucun dans ma vie et dans ma conduite6". Plus modestement, on se contentera d'en décrire les traits qui nous paraissent fondamentaux.

De nombreux auteurs ont insisté sur la dualité7 profonde de Jean-Jacques Rousseau, distinguant, selon la formule de David Bensoussan, "le Rousseau raisonnable et le Rousseau sensible8". Le portrait psychologique du Genevois éclaire son œuvre politique qui porte la marque du "dédoublement de Rousseau en deux individus bien distincts dans son esprit: Jean-Jacques et Rousseau (...) Mélancolique passionné de solitude, mais désireux de s'attirer l'amitié et le respect des hommes, Rousseau tend au dualisme pour satisfaire ces deux aspirations. Ainsi, le dédoublement de Rousseau traduit en fait cet instable équilibre de deux attirances opposées, celle de l'amitié et celle de la solitude. Jean-Jacques est en somme un misanthrope qui n'arrive pas à se détacher des hommes desquels il reste malgré tout solidaire, un Alceste dont toute l'humanité serait la Célimène9". Rousseau lui-même paraît vouloir nous livrer la clef de cette nature duale, lorsque il fait dire au Vicaire savoyard que l'homme n'est point un, "je veux et je ne veux pas; je veux le bien, je l'aime et je fais le mal10" avoue-t-il au lecteur. Jean-Jacques et Rousseau se distinguent en s'opposant tant par la psychologie que par l'intellect. On pourrait dire, sans trop forcer le trait, qu'il y a de la schizophrénie dans la vie de cet homme et que ses idées politiques s'en trouvent enrichies. C'est Jean-Jacques le sensible qui perce sous Rousseau le raisonnable lorsque, dans la lettre précitée à Mirabeau, il questionne, "De quoi sert que la raison nous éclaire quand la passion nous conduit?"11. Jean- Jacques pour qui "s'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance. Il faut qu'il soit de flamme ou de glace; quand il est tiède, il est nul12". La dialectique rousseauiste de la raison et du sentiment, de la misanthropie et de la sociabilité, éclaire sa philosophie de l'histoire et sa conception de l'idéal démocratique.

Il s'agit bien d'une dialectique et non pas d'une simple contradiction car il ne faut point s'y tromper, l'exagération du sentiment dans la philosophie rousseauiste n'est pas seulement affaire de tempérament, elle a aussi pour fonction de lutter contre la raison des Encyclopédistes: "Trop souvent la raison nous trompe (...) mais la conscience ne nous trompe Page 3jamais13". Jean-Jacques, fait du sentiment un genre de méthode et par là il apparaît en quelque sorte comme un anti- Voltaire. Parfois aussi, c'est le sentiment lui-même qui se scinde chez Le Genevois, entre un goût affirmé pour les républiques austères et le romantisme des rêveries du Promeneur solitaire.

La conception rousseauiste de la république, et singulièrement de la république démocratique, tient dans la formule lapidaire de l'Économie politique: "La Patrie ne peut subsister sans liberté, ni la liberté sans la vertu14". Cette vertu des citoyens, que Rousseau découvre dans des républiques antiques ou contemporaines, a l'austérité pour corollaire. Que l'on s'en écarte et il n'y a plus de démocratie car aussitôt, comme le soutenait Hobbes, l'homme redevient un loup pour ses semblables si Léviathan ne l'en empêche pas. C'est en ce sens qu'il faut comprendre l'alternative posée dans la lettre du 26 juillet 1767 et c'est pour pouvoir imaginer ce que doit être l'austère démocratie qu'il appelle de ses vœux, que Jean-Jacques Rousseau s'inspire de modèles historiques présents ou passés.

1. L'Austère Démocratie Inspirée à Jean-Jacques Rousseau

Le libéralisme de Montesquieu lui faisait admirer l'Angleterre pour l'équilibre de ses institutions politique, l'absolutisme philosophique de Rousseau l'entraîne tout naturellement vers l'austérité des républiques antiques et de celle qui lui paraît en être la plus digne héritière: la république de Genève. L'Esprit des Lois prônait la limitation du pouvoir et la modération de la république, le Contrat social et les deux Discours impliquent l'exaltation du civisme et la souveraineté de la rétotale15. Adoptant une démarche aristotélicienne, pensant la politique comme l'art du possible, le baron de la Mède s'interrogeait sur le choix du meilleur régime alors que le citoyen de Genève cherche le moyen de rendre la société vertueuse.

Les républiques antiques

On le sait, l'Antiquité joue un grand rôle dans la formation de la pensée de Rousseau. Il a appris à lire dans les vies des hommes illustres de Plutarque, et dans les Confessions, il mesure pleinement toute l'influence que l'Antiquité a pu exercer sur son esprit. "Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, avoue-t-il, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes (...) je me croyais Grec ou Romain; je devenais le personnage dont je lisais la vie16".

Rousseau voit dans la Cité antique non seulement une organisation de la société meilleure que celle de son temps, mais un véritable âge d'or. Dans le deuxième chapitre des Considérations sur le gouvernement de la Pologne, il laisse percer, en même temps qu'une profonde admiration pour les Anciens, un manque certain de considération pour ses contemporains : "Quand on lit l'histoire ancienne, on se croit transportés dans un autre univers et parmi d'autres êtres. Qu'ont de commun les Français, les Anglais, les Russes, avec les Romains et les Grecs ? Rien presque que la figure (...) Ils existèrent pourtant, et c'étaient des humains comme nous. Qu'est-ce qui nous empêche d'être des hommes comme eux? Nos préjugés, notre basse philosophie, et les passions du petit intérêt avec l'égoïsme dans tous les cœurs par des institutions ineptes que le génie ne dicta jamais17". Le Genevois ne partage nullement les critiques que Hobbes adressait à l'idéal social antique. L'idéal d'un monde qui, ne connaissant que des citoyens, ne laissait aucune place à la liberté, ou plutôt aux libertés, de l'homme. Rousseau se distingue également de Montesquieu en ce que le Bordelais s'il admirait sincèrement la cité antique, lui faisait reproche d'imposer une adhésion totale et une discipline de fer de chaque instant.Page 4

Le paradoxe apparent des références antiques de Rousseau réside dans le peu de place accordée à la démocratie athénienne. La cause en est tout simplement que...

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